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9 mars 2016 3 09 /03 /mars /2016 08:00

EXTRAIT DU BLOG

LES VOYAGEURS DE L'EAU 

 

"deux jeunes ingénieurs français qui nous racontent les bouleversements, les combats et les scandales autour de l'eau".

 

PEROU : QUAND ON ATTRAPE LE BROUILLARD

 

"Capter l'eau du brouillard pour alimenter des régions désertiques, voilà ce qui occupe une confrérie de sourciers bien particuliers. Du Népal à l’Afrique du Sud, de l’Erythrée au Chili, ils tendent des filets à flanc de montagnes et y prennent au piège les précieuses gouttes d’or bleu que la brume apporte.

 Ce tour de magie s’inspire du phénomène naturel des précipitations occultes, dites aussi précipitations horizontales. Dans certains milieux, notamment sous les latitudes tropicales, la brume est si dense que lorsqu’elle passe au travers de la végétation, elle y dépose de minuscules gouttelettes. Ces dernières ruissellent le long des feuilles et des branches pour finir sur le sol. Le volume d’eau ainsi récupéré est difficile à quantifier, mais l’on sait qu’il est essentiel à certains milieux naturels tels que les bien nommées forêts de nuages (elles représentent un quart des forêts tropicales) ou bien encore les paramos ses prairies humides de haute altitude.

 Avant de réussir à mettre au point ses propres instruments, l’homme a occasionnellement profité de véritables "arbres fontaines" au feuillage particulièrement efficace. Ainsi par exemple de ce laurier de l'île El Hierro des Canaries qui fut utilisé dès le XVIIe siècle par les bergers pour alimenter un abreuvoir. Mais depuis les années 1980, ce sont de vastes filets de fines mailles plastiques (polyéthylène) qui sont utilisés. Les gouttelettes y ruissellent jusqu’à une gouttière qui court sous son bord inférieur. Ces pièges à brume peuvent atteindre 50 m2. Ils sont installés dans des endroits propices, en fonction de la configuration du terrain et du vent. Simples, économiques, ne consommant aucune énergie, ils peuvent produire chaque jour jusqu’à plus de 50 litres par mètre carré !

 C’est à Lima, la capitale du Pérou, que je pars rencontrer l’un des promoteurs de cette technique. Par le hublot du vol qui m’y amène d’Iquitos, c’est un accéléré de cours de géographie péruvienne qui passe sous mes yeux. D’abord défile l’immense tapis verdoyant de la forêt amazonienne : les précipitations annuelles peuvent y monter à 3,80 m, des dizaines de milliers de personnes y vivent sur l’eau.  Puis ce sont les écailles des montagnes et les hauts plateaux de la chaîne des Andes, tout en nuances d’ocre et de rosé. Presque à destination, l’avion entame ses manœuvres au-dessus de la côte Pacifique avant de plonger à travers la triste brume grise qui la recouvre. Dans le ciel de Lima, les nuages sont omniprésents... mais ils ne font que passer. Avec des précipitations qui plafonnent à quelques centimètres par an, c’est dans un désert que vivent les 8 millions d’habitants de la capitale.

 J’y suis accueilli par Jacques Béharel, un ingénieur français installé depuis des dizaines d’années au Pérou. Ensemble nous prenons la Panamericana,  cette route qui suit la côte Pacifique, pour aller visiter le site de Pasamayo Fariente à 60 Km au nord de Lima. Le projet a été mis en place en 1993. Il s’agissait de lutter contre l’érosion qui menaçait d’ensabler la route. Plus de 10 000 arbres furent ainsi plantés sur les pentes surplombant la Panamericana. Et pour alimenter les rangées d’arbustes, dans cette région où il pleut seulement 3cm d’eau par an, on fit appel à Jacques Béharel et à ses filets attrape-brouillard. Le reboisement est effectivement une utilisation importante des filets : après quelques années où leur croissance est soutenue par l’eau du brouillard, le feuillage des jeunes plants devient suffisamment touffu pour qu’ils captent eux-mêmes l’humidité nécessaire à leur développement.

 Mais cela fait maintenant des années que le site de Pasamayo a été abandonné par ses promoteurs. Des filets, il ne reste que quelques poteaux en bambou plantés dans le sol : ils ne réussissent plus qu’à intriguer les bergers coutumiers du lieu. Un peu plus bas, les centaines de rangées d’arbres sont toujours là, mais ils n’ont à offrir que des silhouettes rachitiques et des branches cassantes. Jacques Béharel, lors de la visite, ne décolérera pas contre l’instabilité politique au sommet de l’Etat péruvien, responsable selon lui de l’abandon du projet.

attrape brouillard

Heureusement la technique des filets attrape-brouillard a connu de plus grands succès. Ainsi d’El Tofo, au nord du Chili, qui est depuis la fin des années 1980 un site d’étude de la brume très présente sur ses crêtes. En 1992, grâce à des fonds canadiens, le site a élargi ses fonctions. Pas moins de 100 filets furent installés, la production monta à 15.000 litres par jour. Un système de distribution fut construit pour amener cette eau jusqu’au village de Chunguno, 7 Km en aval. La communauté locale s’organisa alors pour opérer et maintenir le système. Et pendant dix ans, au lieu de faire appel à un coûteux approvisionnement par camions-citernes, les 300 habitants de ce village au milieu du désert ont consommé l’eau du brouillard.

 Si ce projet a permis de prouver la viabilité d’une telle source alternative d’approvisionnement en eau, il offre un autre exemple des difficultés qui peuvent surgir lors de sa mise en place. En 2003 en effet, après une décennie de bons et loyaux services, les filets attrape-brouillard sont tombés en désuétude. La population de Chunguno s’en est désintéressée pour réclamer aux autorités des solutions plus clinquantes.

 Pilar Cereceda Troncoso est une géographe à l'université de Santiago et membre fondatrice de Fogquest, une ONG dédiée à la promotion des filets attrape-brouillard. Dans un article de Libération, elle analysait ainsi les difficultés du projet : «Beaucoup d'équipements ont été volés. Les municipalités devaient prendre le relais, mais ça n'a pas marché.» En attendant l’hypothétique construction d’une usine de dessalement ou d’un pipeline, ce sont de nouveau des camions-citernes qui viennent alimenter les foyers du village.

 De retour de Pasamayo Fariente, nous traversons les immenses faubourgs de Lima. Les rangées de maisons de fortune s’étalent sur la terre aride, à flanc de collines et au fond des vallées. Pour les populations pauvres de ces quartiers, l’alimentation par camion-citerne est la norme, à un coût élevé et sans garantie de qualité. Aujourd’hui Lima trouve son eau dans les quelques rivières qui descendent des Andes ainsi que dans les nappes phréatiques. La métropole doit faire face non seulement à la pollution de ces ressources, mais aussi à la baisse du débit des cours d’eau en raison du recul des glaciers des Andes. Lima, une des plus grandes métropoles au monde située dans un désert, est menacée par la pénurie d’eau. Les autorités en prennent conscience, et elles tablent aujourd’hui sur le dessalement de l’eau de l’océan Pacifique.

 Par le pare-brise, je regarde de nouveau la basse couche de nuages qui presque toute l’année recouvre la côte. L’eau qu’elle contient vient aussi de l’océan, mais ce sont le soleil et le vent qui se chargent de son dessalement et de son transport. Le captage de brouillard est loin de pouvoir répondre aux immenses besoins de la métropole, mais il permet de soutenir un village ou des cultures. Alors que de plus en plus la moindre goutte d’eau devient précieuse, je me dis que de nombreux champs de filets attrape-brouillard pourraient bien un jour fleurir sur les pentes arides de la côte péruvienne".

Gwenael

 Rédigé le 04/04/2008 à 08:15 dans Pérou

 

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